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Vendredi 14 décembre 2007 5 14 /12 /2007 09:28

L'Ange Ivre

(1948, Japon)


Réalisé par Akira Kurosawa

Avec : Toshirô Mifune, Takashi Shimura, Michiyo Kogure

Scénario : Akira Kurosawa, Keinosuke Uegusa

Genre : Drame

1h38

Titre original : Yoidore Tenshi


- Synopsis -

Appelé en pleine nuit à soigner un jeune gangster pour une blessure à la main, un médecin alcoolique décèle une affection plus grave, la tuberculose. Il tente de soigner le jeune homme qui ne veut rien entendre, et malgré les disputes et les menaces, il se prend d'amitié pour lui. Le chassé-croisé des deux hommes que tout oppose nous transporte dans les milieux violents de la pègre japonaise.


- Analyse thématique -  

A peine Sanada – Takashi Shimura – tente-t-il de soigner le jeune homme que l'ambiance s'installe déjà : ténèbres et caractère sanguin suffisent à générer une atmosphère à la fois floue et brute, emplie de tension. D’autant plus que le jeune Matsunaga – Toshirô Mifune – ne dit pas tout sur son mal réel, que le docteur analyse rapidement comme étant la tuberculose. La méfiance est réciproque, et ne quittera pas les personnages de tout le film.

L'intrigue principale de L'Ange Ivre prend place autour d'un cloaque nauséabond, qui se révèle être le point de référence majeur des métaphores qui constellent le film. Les enfants s'agglutinent sur la rive de cette mare, pataugeant dans l'eau sombre. Le cloaque, à la fois objet de rebut et source d'attraction juvénile. C'est le docteur Sanada qui chasse les jeunes insouciants de ce marécage, symbole de la sagesse protectrice qui éloigne de la putréfaction l'innocente jeunesse.

Par son image d'immuabilité, mais aussi sa noirceur insondable, le cloaque renvoie à la permanence d'une pourriture. Cette pourriture, c'est celle qui ronge le Japon des années 1930, qui l'affaiblit et l'engloutit de l'intérieur, c'est le limon putride duquel émergent les maux qui feront chuter le pays. Incarnation des causes de l'échec du Japon au cours de la 2e Guerre Mondiale, le cloaque rappelle que le pays ne se relèvera pas de sitôt.

Soumis à la puissance victorieuse, le Japon ouvre ses portes avec un enthousiasme illusoire à la culture américaine. Le « dancing » permet à chacun d'oublier ses tracas dans les pas rythmés des danses modernes, quand l'alcool abreuve les âmes esseulées et insatisfaites. Il serait pourtant inexact de penser que le Japon a renoncé à ses fondamentaux. Derrière le rideau d'insouciance, les clans armés font régner leur loi sur les quartiers désoeuvrés, et les yakusas opportunistes font figure de vainqueurs dans un pays vaincu. On ne se débarrasse pas si facilement de l'ordre en place, et Okada reprend vite sa place de chef de clan, un temps revendiquée par l'ambitieux Matsunaga. A ce sujet, il est curieux de remarquer qu'Okada annonce son retour par une mélodie jouée à la guitare, cet instrument tout droit venu de l'occident, symbole d'une modernité imposée. Au final, l'intrusion occidentale ne détruit pas l'ordre clanique alors en place ; au contraire, il l'aide même à reprendre ses droits.  

En parallèle, la modernité se révèle être un puissant vecteur de différenciation sociale. Ainsi les fortunés s'encanaillent au dancing quand les plus pauvres s'oublient dans la bouteille. Ainsi les gens aisés se déplacent en voiture, quand les autres pataugent dans la boue. Sans  oublier une image de la femme encore plus dépréciée. Marqueur social indélébile, la modernité a comme un goût honteux d'époque féodale prétendument révolue.

Le Docteur Sanada n'est pas vieux parce qu'il a l'air vieux. Il est vieux parce qu'il est enraciné dans un monde déchu, et dont il traine les avatars spectraux dans son habit de médecin. Lui qui ne voit dans la guitare qu'une simple mandoline a pourtant compris ce qu'il manque à son monde aujourd'hui. Rattrapé par de trop rapides plongées en avant dans le temps et déséquilibré par la perte de repères de l'avant-Guerre, Sanada trébuche mais ne tombe pas. Parce qu'il sent que quelques chose peut encore être sauvé, il se résigne à venir en aide à Matsunaga, icône de la jeunesse ambitieuse et désinvolte (il pourrait d'ailleurs être son père, qui le protège et le sermonne en même temps). La tumeur qu'il lui découvre est un formidable prétexte pour tenter de le ramener dans des chemins plus fréquentables, où les plaisirs volatils laisseraient la place aux valeurs humaines. Combat perdu d'avance, comme celui de ce Japon défait qui croyait tant à sa victoire.  

Car la fatalité est partout, rocher de Sysiphe qui dégringole sans discontinuer sur les pentes de la défaite, entrainant dans sa course cahoteuse une cohorte d'espoirs déchus. Le cloaque, encore lui, absorbe l'attention et les détritus avec la même constance. Sa surface, imperturbable, se fait la spectatrice d'une désolation assumée. Comble de l'impuissance, Sanada empli de rage qui jette dans la mare une pierre : l'eau émet tout juste quelques hoquets sourds en l'engloutissant, puis reprend son aspect immobile.

Jusque dans l'affrontement final, au cours duquel Matsunaga et son adversaire piétinent, glissent, dérapent sur le sol couvert de peinture renversée, la fatalité fait son oeuvre. La violence comme réponse au défaitisme est aussitôt désarmée par cette force aussi invisible qu'implacable. Car Matsunaga, dans sa propension au défi, se montre souvent belliqueux. Une rébellion permanente qui contraste avec la fermeté stoïcienne de Sanada. Plus que l'opposition, c'est la complémentarité qui caractérise les deux personnages centraux. La répulsion visible cache une attraction, du moins ressentie par Sanada. Le mal qui ronge Matsunaga de l'intérieur, et le menace, c'est le même que celui qui détruit le Japon en l'empêchant de se reconstruire : celui qui annihile les valeurs humaines, les sentiments, lève les hommes les uns contre les autres. A travers Matsunaga, c'est le Japon moderne, fragile et déjà condamné, que le docteur Sanada cherche à guérir. Un Japon délaissé par les grâces, déchu et titubant. Un ange ivre, en somme.

Par Guillaume Vanneste - Publié dans : Drame
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